dimanche 6 juillet 2008

Pisan

Un bref hommage ici à la première femme écrivain...

J'ai tendrement accumulé les notes sur ce fascinant sujet et désire bien un jour achever un texte qui serait à la hauteur... En attendant pour les curieux voici un extrait général et historique d'un parcours hors du commun...

Née à Venise, en 1364, d’une famille originaire de Pizzano, à côté de Bologne. Pour l’Italie, c’est déjà la Pré-Renaissance, avec Giotto, Dante Alighiéri, Boccace et Pétrarque. Pour la France, c’est encore la Guerre de Cent ans, la fin du moyen-âge. Son père, Thomas di Pizzano, astrologue et médecin, épouse à Venise la fille d’un docteur en médecine ; de cette union trois enfants naîtront, Christine et deux garçons, Paolo et Aghinolfo. Christine avait quatre ans quand Charles V, dit « le Sage », homme de petite santé, amoureux d’érudition, d’art et de littérature, désirant s’entourer de savants, accueillait au Louvre toute la famille, revêtue de ses somptueux habits lombards.

La petite vénitienne, certainement très intimidée, ne se doutait pas qu’un jour, elle écrirait la vie du Roi qui l’accueillait. La famille vivait très largement des cadeaux et de la très grande générosité du Roi. Christine, assoiffée de lecture, souffre de l’ignorance dans laquelle on maintient les filles. Elle est la première à dénoncer l’inégalité des sexes face à l’enseignement :

« Ce n’est pas à la faiblesse de son esprit, mais à son manque d’instruction que la femme doit son infériorité. »

Les universités leur sont fermées. En 1379, à l’âge de quinze ans, elle épouse Etienne Castel, gentilhomme picard, secrétaire et notaire du Roi. Ce fut un mariage heureux . Elle chantera plus tard « cette union avec un jouvencel si courtois, et le séjour qu’elle fit à la Cour du Dieu Hyménée ». Charles V meurt en 1380. C’est la fin d’une période de Paix, aussi bien pour la France que pour Christine elle-même. Comme il arrive souvent lorsque meurt un souverain, ses favoris tombent en disgrâce ; les faveurs et les gages de Thomas de Pisan sont suspendus. Il ne survivra que quelques années à son protecteur. Il meurt en 1385. Quatre ans plus tard, Etienne Castel succombe à son tour, à la suite d’une épidémie. Christine reste veuve, elle a 25 ans.

Christine reste seule avec sa mère et ses trois enfants, aux prises avec des débiteurs indélicats, en butte aux attaques des créanciers: elle se bat courageusement, défend sa petite famille, et réussit à éviter la ruine complète.

Elle est pauvre ; que faire ? Cette jeune femme cultivée, qui savait le latin et l’italien, songea à utiliser ses talents ; pour vivre,elle écrira. Elle chantera l’Amour (les vers d’Amours sont à la mode). Le succès vient très vite ; elle publie ses poèmes, recopiés en de beaux manuscrits. Elle les dédie à de puissants protecteurs, comme le Duc Louis d’Orléans, frère du Roi Charles VI. Elle sera en France, la première femme de lettres à vivre de sa plume. A l’exception des lettres d’Amour d’Héloïse, de quelques oeuvres de nonnes érudites, les ouvrages littéraires écrits par des femmes sont rares.

Poèmes courtois, lamentations, chansons d’amour, jeux, rimes, elle se plaint de son isolement avec des accents qui touchent :

« Je suis veuve, seulette et noir vêtue,
A triste vie simplement affublée
En grand courroux de manière adoucie
Porte le deuil très amer qui me tue
De triste coeur, chanter joyeusement
Et rire en deuil, c’est chose forte à faire »

Christine ne se remariera pas, elle restera fidèle à son premier amour, celui de ses quinze ans.

La réhabilitation de la femme a été la grande préoccupation deChristine, la sollicitude dont elle fait preuve pour la cause de son sexe est devenue une des caractéristiques de ses écrits, et la lutte qu’elle entreprend là sera poursuivie toute sa vie.

En 1399, elle a déjà publié plus de 110 ballades, le Mythe de Sémiramis, inspiré des Contes de Boccace. En cette même année, commence la querelle du Roman de la Rose. Ce long poème allégorique, une des oeuvres les plus populaires du Moyen-Age, se compose de deux parties inégales : les 4000 premiers vers, écrits par Guillaume de Loris,sont d’inspiration courtoise et chevaleresque. La deuxième partie est l’oeuvre d’un universitaire parisien, Jehan de Meung, etcomporte 18000 vers. Celui-ci incarne le nouvel esprit bourgeois contestataire, et surtout extrêmement misogyne.

Jean de Meung a l’idée de donner, 50 ans après, une fin au Roman de la Rose. La quête amoureuse a complètement disparu, en revanche, le mépris de la Femme y est ouvertement affiché. Christine de Pisan n’ose pas l’attaquer ouvertement, mais compose en 1399 : «L’Épître au Dieu Amour », une protestation contre les habitudes discourtoises qui s’étaient glissées dans la société et une tentative de réhabilitation de la Femme comme un être moral. Elle y dénonce la muflerie de l’écrivain, et défend contre lui l’honneur du sexe faible. Elle marque ainsi une étape dans la promotion de la Femme, en y posant le principe de l’équivalence des deux sexes, soutenue par un théologien, Jean Gerson. Elle fera paraître « Les Epitres sur le Roman de la Rose », où elle échange avec de Meung des poèmes, des arguments, mais aussi des injures !

La poétesse se tire de ce combat avec honneur. Elle y a gagné la gloire, le relèvement de sa fortune, et la faveur de la Reine : désormais,elle n’est plus seule.

En l’hôtel d’Orléans, le jour de la Saint Valentin, fête des Amants, Christine donne lecture de son « Dict de la Rose ». Elle est fêtée et proclamée « Gardienne de l’Ordre de la Rose », championne du droit des Dames. Au milieu des roses blanches, les chevaliers prêtent serment :

« A bon Amour, je fais voeux et promesse,
Et à la Fleur qui est Rose clamée,
Qu’à toujours mais la bonne renommée
Je garderai de Dame en toutes choses,
Ni par moi Femme ne sera diffamée
Et pour cela prend l’Ordre de la Rose. »

En 1404, le Duc de Bourgogne, Philippe le Hardi lui commande une biographie de son père, Feu le Roi Charles V, ce roi qui avait accueilli sa famille à son arrivée en France « Le Livre des Faits et bonnes moeurs du Roi Charles V », un document historique en prose.

Une série de malheurs s’abat alors sur la France. Philippe le Hardi meurt, son fils Jean sans peur lui succède, le Duc d’Orléans est assassiné. Entre la Maison de Bourgogne et la Famille Royale, les relations se détériorent. La guerre civile éclate, et les Anglais en profitent pour envahir à nouveau la France. La capitale tombe au pouvoir des Armagnac , puis ce fut la défaite d’Azincourt. Charles VI est fait prisonnier, et le futur Charles VII s’enfuit à Bourges. La France est vaincue, le Roi Henri V d’Angleterre est reconnu Roi de France et d’Angleterre, et épouse la fille de Charles VI, Catherine de France. Henri V meurt également, ainsi que Charles VI,le Duc de Bedford devient Régent de France.

L’An 1422. Que fait Christine de Pisan pendant ce temps ? Elle n’a pas la moindre influence sur les événements, mais les commente en vers et en prose. Elle déplore et condamne les méthodes de guerre dans « Le Livre des Faits d’Armes et de Chevalerie ». Dans « le Trésor de la Cité des Dames », elle célèbre une fois de plus les vertus de la Femme ; elle proteste avec violence contre l’accusation d’infériorité. Peut-être avec beaucoup trop de violence... A-t-elle rêvé d’établir « La Cité des Amazones », puis ce sera « Le Livre des Trois Vertus à l’Enseignement des Dames », un long traité de morale et d’économie domestique à l’usage des femmes de tous les milieux. Dans « l’Avision », elle raconte sous forme allégorique sa propre jeunesse.

Après une longue période de repos, où elle se retire à l’abbaye St Louis de Poissy auprès de sa fille, parmi les religieuses. Elle cesse d’écrire. Elle ne reprendra la plume que pour célébrer avec enthousiasme l’intervention de Jeanne d’Arc et le double triomphe des causes qui lui ont été les plus chères, celle de la France, etcelle de la Femme.C’est un long poème de 56 strophes de 8 vers où elle chante son espoir et son admiration pour la pucelle. Elle y exprime aussi sa profonde méfiance envers le peuple de Paris :

« O Paris, très mal conseillé,
Fols habitans sans confiance »

Christine de Pisan nous promène à travers les XIVème et XVème siècles : elle a cru à l’éternelle durée de ses écrits, elle a eu la naïveté de l’Amour. Une grande partie de son oeuvre est encore manuscrite....

Christine, femme moderne, par sa personnalité, ses préoccupations sociales, son esprit de solidarité, se veut le défenseur du sexe féminin dans son époque troublée.Son être viril est né de l’adversité dans sa lutte pour l’existence de veuve chargée de famille, lésée dans ses intérêts, froissée dans sa dignité.

Son féminisme s’est formé au contact de l’obstacle, seule en face de la société, elle s’est mesurée avec elle. Elle a formulé le principe de l’équivalence des sexes. Elle a prévu pour la Femme, la possibilité de sortir du cercle étroit et abrité de la famille, en cherchant à faire d’elle un être plus fort, capable de se suffire à lui-même, et aux siens dans le veuvage.

Elle a oeuvré pour l’émancipation individuelle de la Femme en demandant une meilleure préparation à la Vie, une plus forte instruction en prévision de l’adversité, et dans le mariage, une part de responsabilité. Christine de Pisan a été, non seulement avisée, mais engagée. Son message est toujours d’actualité, à travers cinq siècles:« Dame du monde qui passez en ce siècle par le chemin de tribulation, en maintes adversités, mirez-vous, regardez-vous comme dans un miroir... »

Christine de Pisan meurt vers 1431. Première femme de lettres de France, poétesse, historienne, patriote, pacifiste et témoin de son temps. Cette fille d’immigrés italiens fut une excellente française. Femme, elle a défendu les femmes, et bien mérité d’elles.

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